"L’Inde surprendra, plus que la Chine"

On ne peut mettre tous les pays BRIC dans le même panier

"L’Inde modifiera considérablement la dynamique de l’actualité commerciale internationale. » C’est ce que prédit Ashutosh Sheshabalaya suite à la reprise de Jaguar et de Land Rover par le groupe indien Tata. « Les Chinois ont l’argent, les Indiens, la matière grise."

Pourquoi n’est-ce pas le chevalier blanc russe, mais Lakshmi Mittal et son groupe sidérurgique indien qui ont remporté la lutte pour le rachat du géant de l’acier européen Arcelor ? Pourquoi les Néerlandais de Corus se sont-ils engagés avec Tata Steel et non pas avec un concurrent brésilien ? « Parce que les Indiens jouent le jeu de la mondialisation de manière plus sophistiquée », répond l’analyste Ashutosh Sheshabalaya. Selon lui, l’Inde ne peut être mise dans le même panier que le Brésil, la Russie et la Chine, lesdits autres pays BRIC. Il justifie également sa position par des arguments : « La masse considérable d’épargne chinoise fait tourner la machinerie du système financier mondial, mais la valeur ajoutée intellectuelle provient majoritairement d’Inde. » Un avis que défend également Tarun Khanna, professeur à la Harvard Business School. Dans son ouvrage « Billions of Entrepreneurs », il souligne que, en comparaison avec la Chine, l’Inde dispose d’un nombre considérablement plus élevé de talents hautement qualifiés en management.

Alors que nos regards fascinés se tournent vers la Chine et que nous voulons tous apprendre à connaître ce pays le plus rapidement possible, l'Inde reste, pour la plupart des entreprises occidentales, une « tache invisible ». Les clichés sont tenaces : des maharadjas richissimes dans des palais somptueux, d’un côté, et une pauvreté incommensurable, de l’autre. « L’image des entrepreneurs vêtus d’un pagne gandhien est toujours très vivace. Lorsque le groupe Tata lance la voiture la moins chère du globe, tout le monde opine du chef d’un air compatissant. Car quelle catastrophe écologique obtiendrions-nous si un milliard d’Indiens s’achetaient cette petite voiture. Lorsque ce même Tata rachète les deux icônes automobiles mythiques britanniques que sont Jaguar et Land Rover, un scepticisme universel est à nouveau de mise. » (voir interview concernant le groupe Tata à la page 37)

Il y a trois ans, Ashutosh Sheshabalaya décrivait déjà, dans « Rising Elephant », le futur conflit avec l’Inde à propos des emplois de cols blancs et les conséquences pour le monde occidental. La Chine est devenue l’atelier du monde pour la production massive à bon marché. L’Inde a choisi une autre voie, celle des services liés à une production industrielle rentable, stimulée par une technologie de l’information innovatrice.

C’est à partir un paisible village situé à la frontière linguistique avec le Hainaut que Sheshabalaya, avec sa petite entreprise de réseau internationale IndiaAdvisory, divulgue ses thèses dans des revues américaines et européennes spécialisées. « La fin du Rêve chinois est proche. Ce phénomène est dû bien moins à l'émoi que suscite le Tibet, qu’à la prise de conscience croissante que l’Inde va changer la dynamique de l’actualité économique internationale. »

« La Chine ne possède aucune entreprise comparable à Tata ou à d’autres grands conglomérats indiens qui conquièrent le monde aujourd'hui. Les entreprises chinoises font également appel aux centres des technologies de l’information indiens pour les aspects informatiques. A chaque tentative d'internationalisation, elles se heurtent à des interférences politiques. L’Etat chinois contrôle toujours d’une main ferme tous les leviers de l’économie. A l’opposé, on trouve l’Inde, une démocratie, qui peut en outre s’appuyer sur un puissant lobby américano-indien aux Etats-Unis ».


La Chine possède un grand porte-monnaie, mais ses banques d’Etat et ses fonds d’investissements étatiques suscitent la méfiance en Occident. La Chine n’a pas de grands groupes qui peuvent soutenir la comparaison avec les groupes indiens. Ces derniers investissent davantage en Chine qu’il n’y a d’investissements chinois dans le monde (abstraction faite des matières premières et des finances). En 2007, la Chine a investi 539 millions d'euros dans l’UE et aux Etats-Unis conjointement. Les entreprises indiennes ont investi en Chine 3,18 milliards d’euros dans l’économie de la connaissance : technologie de l'information, pharmaceutique, automobile, électronique et télécommunication, produits de consommation, etc.

Le principal réseau mondial WiMAX appartient au groupe indien Reliance, le premier réseau sous-marin de fibre optique à Tata. Tata, Mahindra et Reliance sont trois conglomérats extrêmement diversifiés, mais l’Inde en possède des dizaines de ce type. Tata fait son entrée dans l’aérospatiale, fabrique des pièces détachées pour Boeing, suit Mahindra dans la défense.

Ces dernières années, l’Inde a enregistré une croissance de près de 10 %, bien que relativement peu d’entreprises étrangères aient investi dans ce pays. Mais cet inconvénient s’est avéré être précisément un grand avantage. « Si, au milieu des années nonante, Tata, Birla, Mahindra ou Bajaj avaient été piétinés par les investisseurs étrangers, Tata ne possèderait pas Corus aujourd’hui, ce serait probablement le contraire », dit Sheshabalaya. « Ces années-là, les grandes entreprises indiennes ont assuré leurs chances de réussite, jusqu’à ce qu’elles soient en mesure d’affronter la concurrence internationale à armes égales. Les conglomérats ne connaissaient pas encore les marchés occidentaux. A l’époque, ils ne pouvaient pas encore s’appuyer sur les 100.000 managers indiens qui travaillaient au top niveau chez les Motorola, Pepsi ou Procter&Gamble de ce monde. Tous ces gens font aujourd’hui partie des rouages de ces grands conglomérats indiens. »

La hausse des coûts de production et de l’inflation font apparaître les faiblesses du modèle chinois. Le bureau de consultance InterChinaConsulting parle d’un manque de professionnalisation dans les processus de production, car les entreprises se sont contentées de faibles coûts de production et d’une main-d’œuvre bon marché. Mais les coûts de production augmentent progressivement, de sorte que les entreprises chinoises ne se rendent compte qu’aujourd'hui des avantages du lean manufacturing. En Inde, les choses ont évolué autrement. Malgré la main-d’œuvre bon marché, l’optimisation de la production a rapidement intégré la mentalité des entrepreneurs indiens, et ce dès le début des années nonante.

Sheshabalaya : « Dans mon livre « Rising Elephant », je révèle que la technologie de l’information constitue la clé de l’émergence de l’Inde. La technologie de l’information n’était pas une question de call centers ou de backoffices, mais un moyen de créer de la valeur ajoutée et des processus de production rentables. Regardez la rentabilité dont fait preuve Mittal. Cette rentabilité est due à un modèle informatique que l’Indien Infosys avait également élaboré pour le fabricant de chaussures de sport Reebok. C’est également de cette manière que le groupe Thappar a fait de Crompton Greaves, qui était pratiquement en faillite, un groupe florissant qui a repris Pauwels Trafo à Malines. »

Les réseaux de private equity et de venture capital sur lesquels les groupes indiens peuvent s'appuyer constituent une différence considérable avec la Chine. Les nombreuses connexions indo-américaines ont permis d’élaborer des montages financiers complexes. La première banque américaine, Citigroup, est dirigée par l’Indien Vikram Pandit. Dans la banque d’affaires Merrill Lynch, Arshad Zaria fut, jusqu’en 2003, president global markets & investment banking, et, aujourd’hui, Deepak Parekh y assume une fonction prépondérante. Chez Deutsche Bank, Anshu Jain occupe le poste de head of global markets. Devin Sharma est président de l’agence de rating de crédit Standard & Poor’s, tandis que Rajat Gupta était global CEO du bureau de consultance McKinsey. Les principaux fonds d’investissement internationaux sont dirigés par des Indiens.

Ils disposent d’une ligne directe avec Tata, Mittal, Bajaj, Mahindra et d’autres grandes entreprises indiennes. Ces groupes d’investissement et de capital à risque pompent actuellement 60 milliards d’euros en Inde.

« Les grandes entreprises privées indiennes ont parfaitement compris que nous évoluons d’une économie mondiale qui s’appuyait sur des produits destinés au consommateur occidental, vers un modèle de production massive, où le prix est déterminant, et qui présente en outre une bonne dose d’innovation », poursuit Sheshabalaya. « Les grandes entreprises occidentales, comme Philips et Siemens, présentent certes d'excellentes compétences centrales, mais peu d’avantages comparatifs, à moins qu'elles ne se maintiennent au sommet de la pyramide. » Les entreprises chinoises et indiennes ont le choix : elles peuvent combiner les compétences centrales de leurs entreprises aux avantages d’une économie de bas salaires. « Tata est le premier à s’être concentré sur la combinaison des avantages comparatifs aux compétences centrales et à l’innovation technologique. » Le Nano en est un exemple. Le marché est bouleversé : des valeurs élevées associées à de grandes marges, nous allons vers des produits bon marché offrant de petites marges mais de grands volumes.

« Dans les vingt ans à venir, deux marchés se développeront : l’un pour la population plus âgée et fortunée. Pour celui-là, les entreprises occidentales sont mieux placées que les indiennes. L’autre marché s’adressera à la population du tiers monde et des régions rurales. Mais attention, avec de très nombreux produits innovateurs ! Ratan Tata est un visionnaire en la matière. Tata a déjà introduit quarante brevets pour son Nano. Notamment pour des systèmes de navigation GPS embarqués, qui sont dérivés d’un ordinateur simplifié destiné à un public qui ne sait ni lire ni écrire. »

La force des grandes entreprises indiennes réside dans le fait que leurs innovations informatiques s’infiltrent dans un large éventail de secteurs industriels. Tata est, par exemple, l’un des plus grands acteurs en matière d’énergie solaire. Le groupe exploite cette technologie dans ses plantations de thé, pour lesquelles il utilise également les satellites afin de définir la composition du sol. Les activités hôtelières de Tata, situées dans des contrées éloignées, ont donné naissance à un programme informatique permettant aux paysans pauvres d'apprendre les concepts de base en six semaines, au lieu de huit mois. « C’est ainsi que les grandes entreprises indiennes abordent les marchés de demain. Alors que les champions chinois achètent généralement leurs droits d’entrée dans des entreprises occidentales par le biais de participations minoritaires, afin de pouvoir accéder à leur technologie », conclut Ashutosh Sheshabalaya.

Trends Tendances, 10-4-2008

retour