L'Europe plonge dans la récession

Quelles sont les perspectives économiques pour 2012? Si la récession est inévitable, dans quelle mesure va-t-elle frapper l'Europe ? Les autres régions du monde suivront-elles ? Nous avons interrogé deux économistes.

L'investisseur a tout intérêt à savoir ce qui se passe dans le monde. Les marchés financiers anticipent d'environ six mois les évolutions de l'économie. Si l'on veut investir judicieusement, il faut donc identifier les grandes tendances macro-économiques du monde pour mieux comprendre les marchés.
Soucieux de savoir où va l'économie de la zone euro et d'ailleurs, nous avons consulté deux économistes belges : Etienne de Callataÿ, économiste en chef de la banque privée Degroof, et Johan Van Overtveldt, rédacteur en chef de Knack et Trends.

"Croissance nulle dans la zone euro, mais pas dans le reste du monde"

INTERVIEW ETIENNE DE CALLATAŸ
Économiste et chef de la BanqueDegroof

La récession sévira encore début 2012 dans la zone euro, estime Etienne de Callataÿ. Pour le reste de l'année, il s'attend à une croissance nulle.

Comment évoluera selon vous la situation de la zone euro au cours des prochains trimestres?
La zone euro sera déjà en récession ce trimestre, comme au premier trimestre de 2012. Les économies forcées et l'incertitude face à son avenir pèsent sur les dépenses des ménages européens, qui consomment moins et épargnent plus, au détriment de la croissance économique. Nos perspectives pour la zone euro ne sont donc pas roses. Nous nous attendons à une croissance nulle pour toute l'année 2012. La croissance négative de la périphérie sera compensée par celle, modérée, des pays centraux.

Vous parlez d'incertitude quant à l'avenir de la zone euro. Les politiciens européens seront-ils capables de rassurer?
En tout cas, ils y ont tout intérêt, sans quoi la confiance des ménages et des entreprises restera au plus bas, avec les effets que l'on imagine sur la croissance économique. Il faut comprendre que les dirigeants européens n'ont pas de solution miracle pour résoudre d'un coup la crise de la dette. Il va nous falloir de nombreuses années pour sortir de cette crise. Mais en assurant notre union monétaire, les politiciens élimineront un obstacle au redressement. Je suis convaincu que les dirigeants européens vont faire l'effort minimum pour rassurer les marchés, sans aller au-delà.

En quoi consiste exactement cet «effort minimum»?
Il s'agit en tout cas de confirmer les récentes déclarations de Mario Draghi (le président de la Banque centrale européenne, ndlr) : les pays qui accompliront les réformes nécessaires pourront compter sur le soutien de la BCE. Concrètement, l'institution achètera des obligations d'Etat des pays qui réformeront et économiseront, afin de maintenir leurs taux d'intérêt à un niveau suffisamment bas. L'Italie en est une bonne illustration. La BCE et l'Allemagne veulent absolument éviter de voir retomber la pression en faveur des réformes exercée sur les Etats membres de la zone euro.

Cette confirmation suffira-t-elle?
À court terme, elle ramènera le calme dans la zone euro. Mais ce n'est manifestement pas une solution de long terme, comme le serait une intégration budgétaire complète, politiquement irréalisable au stade actuel. Bref, dans les années qui viennent, la zone euro va se livrer à un crisis management ininterrompu. La confiance du consommateur s'en ressentira. L'absence de solution sur la durée signifie aussi que des pays de la zone vont perdre leur bonne notation. La France, en particulier, a du souci à se faire. Économiser ne fait pas partie de la tradition française et ce ne sont pas les prochaines élections présidentielles qui vont changer les choses. Le pays peut perdre rapidement son triple AAA, mais je ne crois pas en sa faillite.

Vous pensez donc que la zone euro va subsister...
La zone euro va en effet subsister. C'est sa composition qui changera. Il n'est pas sûr, par exemple, que la population européenne accepte longtemps des restrictions sans voir le bout du tunnel. Il y a de fortes chances pour que dans quelques années, l'un ou l'autre pays quitte la zone sous l'effet d'une pression politique intérieure. Même si une sortie est synonyme d'appauvrissement immédiat de la population, certains gouvernements ne pourront peut-être pas résister. Je songe naturellement à la Grèce et au Portugal, mais aussi à l'Allemagne.

Que pensez-vous du plan d'économies belge? Suffira-t-il à calmer les marchés?
L'accord de gouvernement est un premier pas dans la bonne direction. Mais il faut aller plus loin, beaucoup plus loin. En 2012, le déficit dépassera les 2,8 % annoncés du produit intérieur brut. La croissance n'atteindra en effet pas les 0,8 % budgétés et l'Etat belge risque fort de devoir trouver des fonds supplémentaires pour soutenir nos banques. La réforme structurelle des pensions et des allocations de chômage est trop lente. Il reste trop d'exceptions aux règles. L'indispensable électrochoc s'en trouve malheureusement affaibli. Or, les Belges doivent comprendre que dans les décennies à venir, notre modèle de société va avoir besoin pour survivre d'une réforme profonde. Et suivant le modèle socialiste, les mesures sont imposées par la voie administrative. J'aurais personnellement préféré un recours plus intense aux mécanismes du marché pour inciter les gens à travailler plus longtemps. Par exemple, on aurait pu réduire le coût des travailleurs aînés en réformant le système de l'ancienneté ; ou s'attaquer au piège du chômage (écart insuffisant entre le salaire net et l'allocation de chômage, ndlr).

La récession européenne va-t-elle affecter l'économie américaine?
Nos propres perspectives à moyen terme ne sont pas excellentes pour les Etats-Unis. Cela ne signifie pas pour autant qu'ils entreront en récession l'année prochaine. L'influence économique de l'Europe sur l'Amérique est moins grande qu'on le pense. Là-bas, l'économie est beaucoup plus fermée qu'en Belgique, par exemple. Le principal moteur de la croissance américaine est la consommation intérieure. Mais les indicateurs économiques nous laissent espérer un mieux. Le chômage a légèrement baissé et le marché de l'immobilier résidentiel semble se stabiliser. Le taux d'épargne a reculé de 5 à 3,5 %, signe que les ménages se remettent à consommer. En arrière-plan, la Réserve fédérale rachète des quantités d'obligations d'Etat pour stimuler l'économie en gardant des taux d'intérêt extrêmement bas. Ajoutons qu'aux Etats-Unis, la survie de l'union monétaire « dollar » et des banques ne fait aucun doute, contrairement à l'Europe. Enfin, le gouvernement américain ne semble pas prêt à se lancer dans les économies. À long terme, ce n'est peut-être pas la meilleure idée mais à brève échéance, on évitera ainsi la récession. Pour résumer, disons que l'Europe mange aujourd'hui son pain noir, tandis que les Etats-Unis préfèrent le garder pour plus tard. L'Europe paie dès maintenant le prix de ses économies.

La croissance se maintient dans les pays émergents. Est-ce de bon augure pour l'économie mondiale en 2012?
Absolument. Même si, en Chine et en Inde, l'économie s'éloigne de la surchauffe, la croissance y demeure importante. D'ailleurs, une croissance de 8 % comme en Chine ou de 6 % comme en Inde est beaucoup plus saine et durable que les pourcentages records des dernières années. Un excès de croissance économique provoque inflation, tensions sociales, bulles immobilières et autres. Les autorités chinoises ont pris des mesures salutaires pour leur économie. La récente baisse de l'inflation est très encourageante. Nous pouvons aussi en conclure que la Chine dispose à nouveau d'une marge de man£uvre pour lancer des initiatives de stimulation, comme en 2008. La Chine et l'Inde vont continuer de croître en 2012, au bénéfice de l'Europe et des Etats-Unis.

Dernière question : quels sont d'après vous les refuges encore ouverts aux investisseurs?
La crise de la dette a considérablement réduit le nombre de refuges et de pays sûrs. Le Canada et l'Australie connaissent une croissance forte, mais étroitement liée aux matières premières. Si la Norvège est tributaire des prix de l'énergie, ses réserves sont suffisantes pour affronter une baisse du prix du pétrole. Pour moi, on peut encore trouver la sécurité en Suisse et en Norvège, sans négliger cependant les risques de change.

Moneytalk, 22/12/2011

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